Ensor, James : Je suis fou, je suis sot, je suis méchant

Couleur, 52’, 1990
Scénario, réalisation & commentaires : Luc de Heusch
Directeur de la photographie : Jean-Claude Neckelbrouck
Chef opérateur : Michel Baudour
Son : Jean-Claude Boulanger
Mixage : Gérard Rousseau
Montage : Suzanne Baron
Producteur : Kathleen de Bethune
Production : Simple Production, RTBF, BRT, la 7

Le monologue qui forme la trame dramatique du film, dit par le comédien Jacques Dufilho, est composé de divers écrits, discours et harangues empruntés au peintre et illustrés par des peintures, gravures, photos et archives filmées. Ces documents sont complétés par des témoignages, comme celui du cinéaste Henri Storck qui eut l’occasion de filmer Ensor à plusieurs reprises. Bien que seules trois ou quatre toiles parmi les œuvres montrées soient citées explicitement, tout contribue à la découverte de l’univers pictural et mental de l’artiste. James Ensor ne quitta jamais Ostende, "reine de la mer, déesse de la lumière blonde", ni le magasin de coquillages hérité de ses parents, domaine ensorcelé.

James Ensor (1860 - 1949)
De sa naissance il dira :« Je suis né à Ostende, le 13 avril 1860, un vendredi, jour de Vénus. Eh bien ! chers amis, Vénus, dès l’aube de ma naissance, vint à moi souriante et nous nous regardâmes longuement dans les yeux. Ah ! les beaux yeux pers et verts, les longs cheveux couleur de sable. Vénus était blonde et belle, toute barbouillée d’écume, elle fleurait bon la mer salée. Bien vite je la peignis, car elle mordait mes pinceaux, bouffait mes couleurs, convoitait mes coquilles peintes, elle courait sur mes nacres, s’oubliait dans mes conques, salivait sur mes brosses ». Son père, un ingénieur anglais, sombre dans l’alcoolisme. Sa mère, de souche flamande, tient un magasin de souvenirs, coquillages et masques de carnaval à Ostende, la ville dont il ne put jamais s’éloigner longtemps. Dès l’âge de 13 ans, il peint et dessine d’après des reproductions sous la direction de deux peintres ostendais : André Dubar et Michel Van Cuyck puis il intègre l’Académie d’Ostende avant de continuer à Bruxelles en 1877 où il se lie d’amitié avec Fernand Khnopff, Alfred Finch puis le critique Théo Hannon qui l’introduit dans le cercle d’Ernest Rousseau, professeur et de sa jeune femme Mariette Rousseau qui sera "l’amour inaccessible" d’Ensor. Très vite, il s’insurge contre l’académisme : « Je sors et sans façon de cette boîte à myopes, des professeurs mal embouchés ». Il retourne à Ostende où il commence à peindre des portraits réalistes ou des paysages inspirés par l’impressionnisme. À cette époque, il écrit : « Mes concitoyens, d’éminence molluqueuse, m’accablent. On m’injurie, on m’insulte : je suis fou, je suis sot, je suis méchant, mauvais… ». En 1883, il fonde avec Octave Maus le cercle artistique d’avant‑garde « Les XX » et peint son premier tableau de masques, et un autoportrait auquel il ajoutera plus tard le « chapeau fleuri ». En 1889, L’Entrée du Christ à Bruxelles est refusée au Salon des XX et il est question de l’exclure du Cercle (le groupe explosera quatre ans plus tard). Soutenu toutefois par quelques intellectuels clairvoyants tels Emile Verhaeren (qui lui consacrera une monographie quelques années plus tard) et Eugène Demolder, Ensor est exposé à Bruxelles lors des salons annuels de La Libre Esthétique qui succède aux XX. Au cours des dix années dans les XX, Ensor précise son propos plastique. Il réalise sa première eau-forte, la série de dessins "Les auréoles du Christ ou les sensibilités de la lumière", entame son cycle exceptionnel de gravures et s’empare des thèmes du masque et du squelette. Il doit attendre le début du siècle suivant, quand sa production se tarie, pour assister à la reconnaissance de son œuvre : expositions internationales, visite royale, anoblissement, Légion d’honneur. Il est désormais le « prince des peintres ». Et c’est à ce moment là qu’il décide d’abandonner la peinture pour se consacrer exclusivement à la musique les dernières années de son existence, à Ostende.

Luc de Heusch (1927 - 2012)
Cinéaste, ethnologue et écrivain, né à Bruxelles en 1927. Professeur à l’U.L.B. et à l’Ecole des Hautes Etudes, ami de Jean Rouch et de Germaine Dieterlin, il a publié dans la bibliothèque des sciences humaines des ouvrages sur les mythes et la royauté en Afrique qui font autorité. Cobra lui ouvrira la peinture, Henri Storck le cinéma. Il a fait des films sur l’Afrique, sur l’art, sur la Belgique en ethnologue de l’intérieur. La fiction ne le tentera qu’une fois avec "Jeudi on chantera comme dimanche" (1967).